Photographie du Puy-de-Dôme.

Photographie du Puy-de-Dôme.

Pour débuter ce blog, voici un texte que j'ai écrit le 30 janvier 2013, résumant les dix-huit premières année de ma vie.

Aujourd’hui je suis née.

Nous somme le quatorze décembre mille neuf cent quatre-vingt-douze et, par une belle journée ensoleillée, je suis née. Nous sommes à Beaumont, dans le Puy-de-Dôme, je suis donc « Auvergnate ». Étant de sexe féminin, l’on m’appellera alors « fille ». Ensuite viens le prénom, une suite de lettres, qui ne veulent plus ou moins ne rien dire. On me balade, on me tripote et l’on peut enfin me coller l’étiquette du beau bébé en pleine forme, l’étiquette de la normalité.
Et pourtant …

Parfois la vie ne tiens à pas grand-chose. Peu de choses. A la maternité, j’ai déjà frôlé la mort. Mais elle n’a finalement pas voulu de moi.

A l’examen du neuvième mois, l’on découvre que finalement, le moule qui m’a modelé devait avoir un défaut. Mon étiquette s’altère. Je vais dans un centre hospitalier, celui de Pointe-A-Pitre - Abymes. Mon étiquette se décolle pour finalement tomber à mes pieds.

Mais la vie continue. La vie ne s’arrêtera pas là.

Je grandis et découvre des endroits appelés « écoles ». Ne serait-ce pas un acronyme ? Ne serais-ce pas un endroit cruel où les enfants souffrent ? Pensez ce que vous voulez, mais ce sera bien ici, où j’apprendrais « la vie ».

Mon étiquette n’est pas là, et tout le monde le voit. Sauf moi.

Vous savez, j’en ai de très nets souvenirs. Tous ces jours où, moi, innocente, ne comprenant pas pourquoi, recevais ces moqueries, ces coups. Nombreuses fois, il a tenté de me crever les yeux. Oui, « il ». Je ne peux me souvenir de son prénom, mais je n’oublierais jamais ces moments. C’est moments où lui, me harcelait, crayons à la main, tentant de m’atteindre les yeux. Ces moments où moi, tant bien que mal, j’essayais de me protéger. A la cantine aussi, où maintes fois, couteaux et fourchettes m’ont blessés. Mais ça, personne ne le voyait. Personne ne voulait le voir. Je me souviens aussi très bien de ce jour, comme si c’était hier. Ce jour où quelqu’un m’a tendu la main. Il était encore là, à me harceler. Ce jour où il s’était armé d’un bâton de bois et me poursuivait dans la cours. Je n’avais alors pas trouvé de meilleur refuge qu’un recoin entre le bâtiment et le grillage. Recoin qui lui permettait enfin de me coincer. Mais elle est arrivée. Oui, « elle », Amélie il me semble. Une amie qui, contrairement aux adultes présents, n’a pas hésité une seconde à se mettre entre lui et moi. Et ce souvenir s’envole, tel au réveil d’un mauvais rêve.

Je grandis encore et change d’école. Dans celle-ci, je me fais violemment mordre le dos. Mes parents s’en rendent compte lors de la douche puisque je n’en ai dit mots. Mon agresseur, de sexe féminin, ne peut expliquer son geste.

Une autre ville, une autre époque, encore une autre école.

Cela ne se passe pas trop mal, j’arrive à m’y faire des connaissances plus ou moins amicales. Elles aiment, de temps à autre, se moquer de moi ou me donner des claques, mais au moins, je ne suis pas seule. Quant aux garçons, certains aiment à me pourrir les journées. Je suis donc en grande section maternelle et je passe en CP. Ce sont les mêmes camarades, nous changeons juste d’établissement. Là-bas, mes amies s’amusent à me faire faire des tests, afin de savoir si je peux ou non, continuer d’être amie avec elles. Par exemple, je dois rester enfermée un certain temps dans une poubelle pour au final, essayer d’en sortir seule et les retrouver. Parfois, je me reçois des claques, mais la vie y est plutôt douce. J’aime bien ma maîtresse aussi, même si, parce que je suis toujours par terre à ramasser les choses que je ne cesse de faire tomber, elle me traite de serpillière. Ou alors, parce que je suis bavarde, elle m’envoie souvent au coin, voir me colle du ruban adhésif sur la bouche. Je passe trois années dans ce même établissement. Ce sera d’ailleurs ici, que j’apprendrais que mon étiquette m’a quitté. En effet, un jour comme un autre, alors que c’était la récréation, les adultes parlaient entre eux. Je ne sais pour qu’elle raison, je ne pus m’empêcher de les écouter discrètement. Et c’est là, que j’apprends que non, je ne suis pas « normale ». Non, tous les enfants ne sont pas comme moi, tous ne voient pas que d’un œil. Quelques temps plus tard, j’apprends par inadvertance, de la bouche de ma mère que c’est une « maladie orpheline ».

Je ne sais ce que c’est. Je ne sais quoi penser.

J’ai neuf ans, je suis en CM2 et mon corps se métamorphose. Ma pilosité s’affirme, aussi fortement que ma poitrine. Les garçons aiment à se moquer de moi. Et pour cause, je suis une fille de neuf ans, mais ma pilosité est presque aussi forte que celle d’un adolescent de seize ans. Mes seins poussent. Mes agresseurs y voient là une nouvelle cible. Une cible très prisée pour m’asséner leurs coups.

A la maison, ce n’est pas forcément mieux. Mes parents ne se supportent plus. Je me retrouve entre eux, entre deux. Ma mère est très irritable, la moindre petite chose peut la faire sortir de ses gonds. Il suffit que je lui demande de l’aide pour un devoir et que je ne comprenne pas ses explications pour qu’elle se mette à me rabaisser. A me dire que c’est simple, que c’est moi qui suis trop débile. Que ça ne sert à rien de se mettre à pleurer pour « ça ». Mais, a-t-elle, ne serait-ce qu’une once de conscience de ce que « cela » représente pour moi ? N’a-t-elle réellement aucune conscience de ce qu’il peut se tramer ? Ne se rend-elle réellement pas compte de ce que je dois subir, continuellement, perpétuellement, inlassablement ?

De toute façon, comment pourrait-elle en avoir conscience ? Moi, qui malgré ces quelques années de vie, sait déjà comment se créer un masque.

Je ne sais pas quel jour nous sommes, ni même quelle année. Je connais juste cet endroit, ces gens. Et pour cause, c’est notre maison. Ce sont mes parents. Ces cris, je les connais aussi parfaitement bien. Ce sont ceux de ma mère. Je ne sais trop ce qu’il se passe. Ils se disputent, encore, toujours. D’un coup, elle se retourne sur moi et me cris de prendre une veste. Je lui obéis. Et elle continu, en me demandant de venir, de monter dans la voiture. Cette femme, elle me fait peur. Je ne suis plus que son pantin désarticulé. Des mots résonnent dans ma tête, des mots qui parlent de partir loin, de ne jamais revenir. Je suis dans la voiture, ma mère au volent, mon père dehors. Elle démarre et commence à partir.

Était-ce un mauvais rêve ? Malheureusement non. Ce sont des bribes de souvenirs, incomplètes, qui me hantent chaque jour.

J’arrive en première année de collège. Le passage est difficile, et pour cause. Les amis de mes agresseurs, qui avant, ne me connaissaient pas, ont enfin un nouveau défouloir. Dès que je passe le portail du collège, jusqu’à ma descente du bus, je ne cesse de recevoir brimades et coups. Les surveillants ? Figuration. Les professeurs ? Omerta. Et moi, dans tout cela ?

Moi ? Suis-je encore quelqu’un ? Puis-je espérer, un jour, me fondre dans la masse ? Je n’en suis pas certaine, même mes professeurs ont des doutes. Sur ma santé. Ma santé mentale. Je m’en souviens très bien, de cette professeure de français, que pourtant j’appréciais. Un jour de fin d’année, elle ne pu s'empêcher de me demander si j'étais régulièrement suivit par un médecin. Je lui ai alors répondu naïvement que je voyais celui-ci environ une fois par an, lorsque je suis malade. Mais aujourd'hui je comprend. Alors je vous le dit haut et fort. Oui, à vous, je vous le dit, puisque je n’ai pas été capable de le lui dire. Non, je ne suis suivie dans aucun service psychiatrique !

Mais, est-ce une raison suffisante pour me dire saine d’esprit ? Est-ce qu’au final, n’ont-ils pas tous raison ?

Je quitte enfin cette région. Je quitte enfin ces gens qui m’étouffent. Et j’espère, secrètement, quitter cette vie pour en recommencer une nouvelle.

Je rentre dans un collège privé. J’y passerais mes trois dernières années. Le privé, ça reste tout de même plus sécuritaire que le publique. Je m’y fais beaucoup moins tabasser. Seules les brimades restent. A la maison par contre, ça reste difficile. J’ai de plus en plus peur de ma mère. Une fois, elle se met même à me tabasser. Je me souviens, je devais avoir treize ans, j’avais fait une bêtise. On était en voiture, mon père se gare et me dit qu’il vaut mieux lui dire, que de toute façon elle risque de le savoir. Il lui dit et là, une vague de violence lui vient. Elle se détache, se retourne sur son siège et se jette sur moi pour me frapper de ses mains. Mon père ne peux rien faire, lui aussi a peur d’elle. Alors je m’allonge sur la banquette arrière, me protégeant le visage de mes mains, attendant que ce cauchemar finisse.

Ce souvenir s’efface. Il fait place à un autre. Je suis dans ma chambre, à l’étage. Mes parents sont en bas. Ma mère fait encore une crise, mon père essaie de la résonner. Elle menace de se suicider avec un couteau. Moi, j’entends tout, je ressens tout. C’est ici, dans cette maison, que j’ai commencé à doucement sombrer. Ce n’était pourtant pas la première fois, mais c’est ici que des choses ce sont concrétisées. Je ne souhaitais qu’une chose: que tout cela s’arrête. Je n’avais qu’une envie : sauter par la fenêtre pour le plus être. Mais je ne suis pas débile, je ne suis qu’au premier étage, cela ne servirait à rien. C’est comme si je n’étais pas là. Personne ne pense à moi. J’essaie de faire comme si je n’existais pas. Au bout d’un moment, j’entends ma mère crier que si j’avais faim, je pouvais descendre manger. J’ai peur, très peur. J’ai faim oui, mais je ne peux descendre, je n’ai pas la force de la voir, elle, qui m’effraie tant. Mon père vient me voir. Il vient timidement me demander si ça va, si j’ai faim.

Ce souvenir s’efface à son tour pour me laisser son seul goût amer.

Maintenant, j’entre pour la première fois dans un lycée. C’est un lycée agricole. Je n’y suis pas seule, une camarade du collège est aussi là-bas, en troisième technique. Quant à moi, j’y fais ma première année de BEPA. Cet endroit m’amène une libération. J’y connais l’internat, loin des tensions familiales. J’y rencontre aussi des amies, pas tout à fait « normales ». Ces deux années de lycée, j’y garde globalement un bon souvenir. Mais n’allez pas croire que j’y étais totalement tranquille, au contraire. Il y a une fille : Adeline. Cette fille, deux têtes de plus que moi, au moins deux fois mon poids, ne m’aimait pas. Elle savait y faire, lorsqu’elle me frappait, c’était uniquement à la tête. Vous comprenez, dans ce cas, il n’y a pas d’hématome visible, donc aucune plainte possible. Cette fille, moi, je l’aimais bien pourtant. Des souvenirs me viennent. Nous revenions d’une séance de sport, j’étais juste derrière le professeur. Je ne restais jamais bien loin d’un professeur. Adeline était là, derrière moi, à attendre. Et pof ! En passant à côté de moi, elle m’assène un coup derrière la tête. Un coup d’une telle force que mes lunettes tombent à terre. Je manque d’ailleurs moi-même de tomber. Personne n’a rien vu. Elle et ses amies rigolent. Il y a un autre jour aussi, en cours de biologie. Elle était assise juste derrière moi, s’amusant à me frapper fortement le crâne avec son stylo. Je fini par lui demander gentiment de bien vouloir arrêter. Évidemment, elle refuse et continu. Nous sommes en cours, je me permets donc d’insister. Mais le professeur n’est pas très intelligent et ne comprend pas ce qu’il se passe sous son nez. Je me fais réprimander et il nous menace de nous mettre à la porte du cours, toute les deux. Je dois vous avouer que c’est un peu comme s’il signait mon arrêt de mort. Finalement, j’ai continué à subir ces coups, sans rien dire, de peur de me retrouver seule, sans surveillance avec elle.

Mon corps garde tout de même quelques séquelles, étant donné que mon cœur ne pouvait saigner ouvertement, c’était mon seul exutoire.

J’arrive en BAC pro. Bizarrement, à mesure que mes souvenirs se rapprochent, ils s’adoucissent. Il faut avouer, qu’en parallèle de ma nouvelle capacité à relativiser, les choses se sont légèrement améliorées. Je ne me fais plus du tout tabasser et les brimades s’adoucissent. Et puis vous savez, maintenant, Noël n’est plus une période de stress intense où je me demande combien de temps ma mère et mon frère vont pouvoir se supporter. Je ne me demande plus non plus, s’il y aura des portes qui claques ou des cris. Ma mère, j’ai toujours peur d’elle. Il lui arrive toujours de « péter un câble », mais globalement, ça va mieux.

Moi aussi je vais mieux. J’ai enfin des explications aux choses. Par exemple, je connais le nom de ma maladie : Morning Glory Syndrome. J’ai pris conscience aussi que j’avais certains troubles, qui pourraient être d’ordre autistique. La vie n’en deviens pas pour autant simple et limpide, mais elle s’adoucit. De par ma prise de conscience, mon acceptation de mon moi, mais aussi de par l’aide de certaines personnes.

Voilà, nous en sommes ici aujourd’hui et je dois vous avouer que l’envie d’écrire m’est passé. Depuis le temps que j’attendais, d’enfin pouvoir réussir à coucher sur le papier tous ces sentiments, tous ces souvenirs douloureux pour enfin pouvoir avancer. Merci à ceux qui m’ont lu jusqu’au bout, merci à ceux qui m’ont aidés. Merci aussi à ceux qui m’ont tabassé, brimé. Je ne suis pas rancunière. Et puis, quelque part, c’est aussi grâce à eux, qu'aujourd’hui je suis qui je suis.

Mon passé, je ne l’oublie pas, mais aujourd’hui, c’est sur l’avenir que je me penche.

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